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samedi 30 mai 2015

2.Épitre de ça me dit…




Je te remercie pour la réponse à ma dernière lettre. Où j’ai appris la regrettable mort d’une bonne partie de troupeaux des tiens. On en a un peu parlé partout de ces morts tragiques qui viennent écourter la vie de nombreuses âmes animales. Elle est, semble-t-il, liée à l’aliment de bétail que le chef du village a acheté  pour, dit-on,  sauver le cheptel pendant la période de soudure. Tu sais, le chef du village ne fait pas confiance aux anciens commerçants. Il a, et ça tu l’ignores certes, crée une nouvelle race de commerçants. Une nouvelle race, qui comme par hasard, il coopte parmi ses proches. Et qui, en réalité ne sont que des fonctionnaires bis, payés à la tâche ou par commission. C’est te dire, qu’en dernier recours, il est à la fois le chef du village et le chef de tous les commerces. Je comprends ta perplexité quand tu liras ces mots. Mais encore, faudra-t-il que tu la comprennes, vos troupeaux sont morts pour la bonne cause. La cause du chef. Quand il a passé commande pour l’aliment de bétail, il a trouvé très cher, trop même, le prix proposé par les fabricants. Il n’en revenait pas, quand il a compris que ce qui le rendait cher, c’est,  justement, la composante nutritive qui donne et de l’énergie et de la force et de l’embonpoint et de la vie aux animaux. Ce qui non seulement ne l’intéressait pas vraiment, mais qui  se porte en paradoxe à sa volonté et donc à son choix de chef de village, désormais animé par une nouvelle philosophie et chef de tous les commerces, encore là, habité par une autre ambition, toute commerçante. Il se passa, alors, de la composante et engageait une commande ferme pour un aliment de bétail dépourvu de toute forme nutritive. Ça lui permettait, lui, en sa qualité de chef de tous les commerces,  de gagner sur le coût initial, de faire une plus valu sur le prix de vente. Et en plus, de paraître, en sa qualité de chef de village,  comme le sauveur des vaches, des chameaux, des moutons et des chèvres. Si l’espèce allait en mourir par la suite, c’est encore un objectif atteint, alors-là, de rendre les populations, démunies de leurs richesses bestiales,  encore plus vulnérables, encore plus enclines à courir derrière lui. Les vaches sauraient-elles être plus importantes que les routes et autres infrastructures ? Si une vache ne saurait faire gagner le chef du village en sa qualité de chef des commerces, elle n’a qu’à mourir. Telle une route qui meurt après avoir fait vivre ses engins en sa qualité de premier entrepreneur du bled.
Par ailleurs, je salue, au passage,  ta chamelle blanche qui, m’as-tu annoncé, dans ton courrier, a refusé de manger l’aliment de bétail. Mais, je te conseille de bien tenir cette résistance au secret. Il parait que c’est devenu assez fréquent autour de vous, gens du monde rural. Des animaux qui refusent la pitance du chef. C’est une forme d’opposition dangereuse,  qui énerve le chef de village, semble-t-il. L’opposition gagne même l’espèce animale paisible. Ça, par contre, c’est nouveau.
J’ai fait lire ton courrier à mon voisin. Et c’était vraiment une nécessité qui tombait, pour lui,  du ciel. Il avait, mon voisin, épuisé tout son stock de blagues, qu’il avançait à son propriétaire. Ça tombe à-pic. Tu auras servi à lui fournir un bon paquet de blagues, qu’il saura offrir au propriétaire de l’appartement à chaque appel  téléphonique insistant pour réclamer son loyer. Je l’ai même entendu, lui raconter, l’une de tes histoires via le téléphone. Il n’en riait pas, c’est vrai, me dira-t-il, par la suite, mais il a avoué qu’elle a atténué son insistance et sans doute éloigné une menace de mise à la porte imminente.
C’est un voisin  fort sympathique, tu sais. Il se réveille le matin, comme tout le monde, et il passe sa journée à se proposer aux employeurs. Personne ne veut plus employer personne ici. Les temps sont durs. Tu te demandes bien comment je vis mes quotidiens, moi, aussi. Eh ben, c’est le Paracétamol. C’est la dernière trouvaille qu’un ami fouineur m’a livrée. Tu te réveilles le matin avec une pile de soucis en perspective. Tu ingurgites deux comprimés de paracétamol. Et ça passe. Même, mon propriétaire quand il s’est pointé, l’autre jour, je lui ai dit : ‘’Tiens, tu as la peau chaude, le visage pâle. Je vois même quelque bouton en train de pousser sur ta joue gauche. Je crois que j’ai les comprimés qu’il te faut. Je lui ai servi un verre d’eau pour avaler  deux comprimés de la chose. Et, il ne m’a même pas parlé du loyer, tu imagines, comme c’est dissuasif, le paracétamol,  des grosses douleurs locatives. Il a oublié, ou je ne sais quel effet. Il a dit,  en quittant l’appartement, j’étais juste de passage pour vérifier si tu n’as pas de souci avec la plomberie.’’
Ah, j’ai oublié. Je ne te l’ai pas dit ! Le chef de village est en tournée dans les tribus. Ça te choque, j’imagine, quand tu entends parler de la  tribu. Nous sommes redevenus, j’ai oublié de  te le dire, des tribus. Pour exister, il faut appartenir à une tribu. Sinon, tu es un rameau détaché de son arbre,  donc de sa sève nourricière.
Chaque tribu s’emploie à recréer son nom. Si elle n’en avait pas, elle l’invente. On trouve toujours quelque aïeul, perdu quelque part,  sans nom, ni stèle,  sous une tombe millénaire, auquel saurait rattacher, tout  nouveau commis coopté, par le chef du village, sa lignée. Le reste se fait par les canettes, les dattes et crèmes fraîches, le méchoui servis en mets aux nouveaux adeptes de  la nouvelle appartenance tribale.  
Je vais devoir de te quitter. On m’appelle de l’autre côté. Sans doute, un enfant. Je reviendrai vers toi le ça me dit prochain. Là, il faut que je le calme, ce gosse. Je dois bien avoir encore deux comprimés de paracétamol quelque part…
Ça…

samedi 23 mai 2015

Epitre de ça me dit...



Tu sais, j’ai appelé, enfin, j’ai essayé d’appeler, ça ne sortait pas. Une fois, puis deux, ensuite trois, encore et encore, et à chaque fois on me disait que je ne pouvais plus te parler. Tu sais, ça par contre, tu ne le sais pas, j’en suis sûr, la parole aujourd’hui se vend. Pour parler, il faut payer pour que ta parole soit transmise. Sinon, elle ne te quitte pas, ta parole. Les nouveaux facteurs sont intraitables. Leurs timbres sont hors de portée. Et leur portée se limite à peine à quelques millimètres de parole.
J’ai décidé donc de parler à l’ancienne. T’écrire une lettre chaque semaine, disons, je crois que c’est raisonnable. Je te ferai une sorte de salmigondis de ce qui se passe, ce qui se dit et de ce que, bien sûr, ça me dit. Quand, tu liras quelque part une missive précédée de l’intitulé ‘’ ça me dit’’, c’est que c’est de moi. Retiens bien, il faut bien que tu retiennes le titre. C’est un croisement phonique du nom de  la journée de l’épitre – samedi- et  l’expression figée construite autour de la  déclinaison moyenâgeuse du vocable ‘’dit’’.
Ah, oui, cher ami, moyenâgeuse, puisque nous  sommes toujours dans le  même  village où tu nous as quittés. Le chef du village est mort, un autre s’est imposé, comme tu sais, exactement, tel  son prédécesseur, il s’était proclamé chef. Il était là, au bon ou au mauvais moment, le mieux outillé de tous, en matière d’artilleries.
C’est un épisode classique, je te l’épargne, y reviendrai un jour, c’est promis,  et je passe à l’instant présent.
L’instant présent est celui des taches. Je me limiterai, pour le moment, sur la tache d’huile. C’est te dire que je laisse de côté toutes les autres taches, non physiques, profondément et foncièrement morales qui meublent le quotidien de notre village.
C’est un jour récent. Hier ou avant-hier, je ne sais plus,  l’océan a parlé. Tu te souviens bien de ses rots vespéraux, ses berceuses qui chassaient au loin les braises caniculaires qui tannaient nos peaux. Et ces espoirs qu’il faisait naître, par ses ariettes marines,  en nous. Non, l’océan, cette fois-ci,  a éructé ses vomissures. Des taches noires, venues  d’on ne sait où, ravagent le littoral, exterminant, au passage, espèces marines et richesses halieutiques.
Le chef du village a dépêché ses hérauts. Je les ai vus jurer de la bonne santé des taches, de celle du poisson qu’elles ont rendu visqueux, comme ils ont toujours juré de la sainteté morale de bien d’autres taches non physiques du chef du village.
Laisse-tomber me disait  ma géomancienne, que j’ai consultée sur la question et sur bien d’autres. Elle a passé la main à sa fille. Toujours, dans la même pièce enfumée d’encens de toutes les races, où, toi et moi, y étions des nuits et des nuits  durant pour comprendre. L’héritière a changé les rideaux et les couvertures des matelas, dont  l’éponge est devenue encore plus ramollie comme des lames passives. En dessinant de ses petites mains des signes sur le sable importé et porté dans un grand plat, yeux  fixant   le  reflet  de sa main fermée en poigne placée au-delà de la petite chandelle qui donnait un peu de lumière à la salle, elle lança, : ‘’ Par le ciel, par le ventre de la mer, de toutes les mers et  tous océans, des fleuves et des plus insignifiants des cours d’eau, par la terre, les dunes et les sables mouvants, que j’ai interrogés, un à un, une à une, qui disent tous et toutes de la même parole que les taches d’huile ne sont que de nous.’’ Et de poursuivre, en déployant sa poigne : ‘’ Qu’elles viennent, les taches, d’un bateau quelque part, qu’elles soient du fioul, ou n’importe quel liquide, elles sont attirées, appelées par une terre désormais havre de paix, une contrée d’exil paisible pour toutes les taches de l’univers. C’est le mensonge du chef qui rassure et qui offre un accueil des plus rassérénés aux taches. C’est un lit de confort. Un nid pour sûr pour toutes les salissures de la planète.’’
C’est peu de ce que notre géomancienne m’a dit l’autre soir. Sur le mensonge du  chef,  je  te dirai encore et encore. J’aurais du commencer par celui-là, peut-être, le mensonge du chef. J’y ai pensé, pourtant. Mais, j’étais, au moment de t’aligner ces mots, assailli et embarrassé par quel mensonge entamerais-je mon épitre. Ils sont sectoriels, les mensonges, ici. Autant de secteur, autant de mensonge. L’éducation : Son mensonge s’illustre par son année. Celui de la lutte contre la gabegie s’invente par sa méthodologie et meurt par celle-ci.
Le mensonge se crée sous toutes les formes. On le produit, pour l’occasion. On le programme. Et ça, je ne pense pas que tu dois le connaître. Promettre un mensonge. Tu as connu, toi, l’époque, des promesses, de belles promesses. On ne promettait jamais des mensonges, sinon on allait les appeler menaces ou autre vocable plus péjoratif. Aujourd’hui, le mensonge est inscrit comme option, un choix de premier ordre, d   ans la politique du chef du village. C’est ça la nouveauté chez le chef actuel.  J’y reviendrai, cher ami. La prochaine fois. Dans un ça me dit ou un autre ça me dit.
Ç…

jeudi 14 mai 2015

Un témoin de toutes mes naissances ?




J’ai eu, au moins,  trois, quatre naissances. Naissance, je veux dire que c’est moi qui suis né. Pas que j’ai donné naissance à quelque enfant. Ça, je l’ai fait, mais c’est une autre histoire. Je veux parler de ma naissance, à moi, pas à moi, la naissance de moi. Aujourd’hui, je m’arrête à quatre. Mes naissances s’arrêtent à quatre. Demain, peut-être, en évoquerais-je une cinquième. Puis une autre. Peut-être. On ne sait jamais avec le temps de naissance. Ni le lieu. Autant de naissances, autant de jours, autant de lieux. C’est une histoire de vie. La vie, il faut la vivre, autant de fois que qu’elle se donne à soi. A nos soi possibles.  
Je suis né une fois, ici. Une autre fois là-bas. Dans plusieurs ailleurs. C’est dire que j’enferme, en moi,  quelques moi. Chaque moi est habité par ses propres instincts. Ses rêves et cauchemars. Ses joies et tristesses. Ses accomplissements et échecs.
Je te dis ça, aujourd’hui, toi, qui m’écoutes ou ne m’écoutes pas. Toi, qui t’interroges et ne comprends rien à rien. Toi, qui ne sens  ni ma soif, ni ma faim. Toi, qui crois en l’unicité de la vie. Et ne lui donnes aucune chance plurielle.
J’ai faim. Tu en es surpris ? Bien sûr ! Je vois ta cécité et ris de ton évidence. Pourtant, c’est si simple que tu m’énerves. L’un des moi a faim. Il faudrait remonter à la naissance, à sa naissance, pour que tu comprennes. Pour que tes certitudes volent en mille fragments. L’un des moi. Je ne te dis pas qui. Ni lequel. Celui qui est né dans une caserne. Ou, l’autre, qui naquit  dans une case lointaine. Ou, celui, qui, là, en moi, je le sens remuer tripes et parois, criant sa faim.
C’est une histoire de naissance. De vie. Et de mort. Aussi. Puisqu’on peut bien mourir d’une vie, d’une naissance et naître d’une mort. Je vais devoir te laisser. On m’appelle de l’autre côté. Un appel de l’intérieur. De l’un des intérieurs. C’est l’un des soi profonds. Attends que je regarde. Juste un moment, je vois le  registre de ce moi qui me distrait et me soustrait à toi par ses jérémiades. Ça, je comprends. C’est lui le natif de la case, une faim insatiable. Eternellement. Il faut que je m’en occupe. Tu vois. Là, au moins, tu en es témoin. Saurais-tu, un jour, témoigner en faveur de toutes mes naissances ?

jeudi 3 avril 2014

108.Maurichronique: '' Que ton oeil ne s'arrache pour rien...'' ( partie 2)



Nouakchott négociait ses vingts ans. Elle était plus âgée que moi. J’effleurais à peine mes quatorze ans. Et je lui devais obéissance et respect. Comme on en devait, à l’époque,  aux personnes âgées. ‘’ Que ton œil ne s’arrache pour rien au monde.’’  ‘’Rien au monde !’’ Surtout pas Nouakchott,  une  fille de vingt printemps. Et ses pains entassés, ses bonbons sucrés, et ses tas d’autres parures. Le boutiquier m’installe sur un petit morceau de carton, dans l’attente du passage de mon correspondant de la ville. Puisque j’en avais un à l’époque. Qui veillait sur moi. Gérait mes regards. Pour que mes yeux ne s’arrachent pour rien en ville.
Une cliente, vêtue d’un long pagne africain, tête surplombée d’un rouleau de tissu à motifs bigarrés, occupe toute l’attention du commerçant. Il saisit un pain à la main et dit d’une voix  désinvolte mais non sans malice : ‘’ Fatou, aujourd’hui, préfère un demi-pain tartiné de beurre ou de chocolat ?’’  Le boutiquier coupe le pain en deux, fend l’une des tranches, y jette un morceau de beurre, coupé d’une barre qu’il amène d’un frigo installé non loin de moi. Et commence à tartiner à l’aide d’un grand couteau le morceau de beurre à l’intérieur du ventre fendu du pain. Ensuite, il récupère une boite de lait concentré qu’il remet à la fille avec la tranche de pain. En contrepartie, elle lui donne la pièce de vingt ouguiyas qu’il jette dans le tiroir à sous. Vingt ouguiyas, pour tout ça, me suis-je dit, en palpant mon nœud maternel. Je me suffirais de bien moins de ça, me suis-je résolu. 
Le plus citadin parmi mes amis du village, je m’en souviens, m’a toujours parlé de scènes similaires. Des clients qui s’achètent des tas de choses avec une pièce ou deux. A l’ouverture du frigo, pour récupérer le beurre, mes deux yeux et mon nez étaient déjà envahis par l’univers frigorifique. Des odeurs toutes fraiches, qui me parviennent distinctement et que j’associe rapidement aux tas d’articles alignés dedans. Dedans, aussi bien dans le frigo d’en face que celui, en moi, je veux dire  dans ma petite tête, l’espèce d’armoire, que  mon ami avait déjà rempli de noms et formes d’objets tout aussi extraordinaires qu’étonnants. Il  me disait souvent qu’il aimait tant plonger toute sa tête dans un frigo ouvert. Et qu’il profitait toujours des moments propice où son père, un autre boutiquier, était occupé à servir des clients, pour, les yeux fermés, s’asperger des mosaïques d’odeurs à l’intérieur du frigo. Hier soir même, la veille de mon départ, sur la dune blanche derrière notre maison, il m’en a raconté de ses exploits frigorifiques de la ville. 
Je maintiens déjà la ville, toute la ville,  dans ma petite tête. Les objets viennent,  s’entassent et s’arrangent avec leurs odeurs et parfums, tels des pains superposés sur le comptoir d’un boutiquier nouakchottois, dans les années quatre-vingts. Je comprends, pourquoi, chez moi, on ne cesse de dire des méchancetés de la ville. Le maître de Coran, je le comprends bien maintenant. Avant mon départ, il passe chaque après-midi devant notre demeure, et tient à rappeler à ma mère combien elle était dans l’erreur, en m’abandonnant à la ville. ‘’Chaque verset du coran, tu verras, il le remplacera, dans sa tête, par une goutte d’une bouteille de limonade.’’ ‘’Futile !’’ dit-il en continuant son chemin…Et la poésie, la poésie, les beaux poèmes, qu’il a mémorisés, troqués contre un beignet de ville, lance-t-il à chaque fois, gesticulant de sa main frêle, quand il dépasse de quelques mètres la maison familiale…
A suivre…

samedi 29 mars 2014

B'il a dit : L'échec de l'école...



B’il a dit et redit des tas de choses. B’il dira et redira des tas d’autres choses. Quatre cents jeunes ont rencontré le président. Quatre cents espoirs, si on s’en tient au slogan d’une rencontre tant médiatisée, en amont, par les médias publics, et surtout par la télévision nationale, l’ancienne TVM, devenue, le temps d’une rencontre, la Mauritanienne. Quatre cents lumières,  un soleil permanent, des instants sans nuit, ni soir, ni même ombre ou pénombre. Des universitaires venus de partout et d’ailleurs, sortis des grandes écoles d’Occident, du Maghreb et d’Orient. Un amphithéâtre plein à craquer de vigueur, d’ardeurs premières, celles qui portent les soucis de la Mauritanie de demain. Les clés de la réussite future d’une société qui a perdu sa boussole et qui se cherche toujours. Ils étaient, les quatre cents espoirs. Les meilleurs des meilleures, puisque triés parmi quelques milliers de postulants à la rencontre présidentielle. C’est dire l’espoir pluriel auquel on s’attendait. Pas seulement pluriel, en plus, mais un concentré d’espoir. Le meilleur de nous. Notre cru. La pression première de notre produit national. Notre école, dit-on. Et même les écoles d’ailleurs. Or la pression première était, hélas, juste une impression première. Puisque les premières interventions de la rencontre l’ont rendue – la pression première-  en une impression,  si éphémère, si lointaine, si primaire et primitive, pour que les téléspectateurs se torturaient par la suite à entendre syllabisés des borborygmes, énoncé, soi-disant, en passant, d’un langage approximatif, qui disait, dans ce qu’il disait l’échec de l’école mauritanienne. Dont le produit, la crème de sa sève, faisait terrifier, les ossements des illustres de ce monde qui ont conçu, ou réfléchi, un jour lointain, à un code normatif pour la langue aussi bien arabe que française. Du pays de deux sources, le Tigre et l’Euphrate, des deux écoles de la grammaire arabe, de Koufa et de Bassorah, Sibawayhi, Ibn Malick, devaient mourir une seconde fois, dans l’amphithéâtre de la nouvelle faculté de la médecine du pays d’un million de poètes. Tout comme s’assassinaient, dans l’amphithéâtre, ce soir-là, sur et par la bouche des auteurs, docteurs et doctorants sortants de l’Hexagone, de illustres créateurs de la langue française. Morts, une seconde mort, les Voltaire, Hugo, Molière et bien d’autres penseurs et écrivains de monde. Le président allait passer maître. Maître de conférences. Un professeur émérite. Qui pouvait, il en avait bien le loisir et le plaisir, et pourquoi pas le droit, de réajuster sa position assise, en posture dédaigneuse et méprisante des quatre cents étoiles, là, devant, qui s’éclipsaient, se ternissaient, à mesure que s’évanouissaient les sciences et connaissances de l’école, qui les a produites. Parmi les intervenants, il y avait, bien sûr, des exceptions qui confirmaient la règle de la médiocrité générale. Il y a toujours, c’est connu, une exception, pour chaque règle, dans l’histoire de règles. Celles de la grammaire, la conjugaison, l’orthographe avaient, ce soir-là, un rendez-vous avec le dérèglement linguistique.
B‘...

La reproduction du pire…
Mais, qui sont donc ces quatre cents choyés de la République. Il ne fallait pas aller très loin pour savoir. On n’a pas besoin d’aller en France pour tordre le français. Ni séjourner à Damas ou à Baghdad pour torpiller la langue arabe. C’étaient des voyages absurdes, coûteux et insensés. Pourquoi aller vers l’ailleurs pour le savoir ? Pour donner un sens aux choses. Pour savoir qui est qui et qui fait quoi. On a les réponses. Ici. Pour dire que les quatre cents élus de la République n’étaient pas très trop loin d’ici. Ils étaient, qui,  fils de quelqu’un de bien noté, socialement, qui fille d’une griffe sociale illustre. Qui frangin d’un ministre de la République actuelle. Ou un homme d’affaires. On est toujours, fils, filles, neveux, nièces, de quelqu’un du système. Une reproduction, en somme de l’élite, qui gouverne, celle qui a toujours, ou à un moment de l’histoire, gouverné ce pays. Avec quelques places réservées aux jeunes qui ne cessaient de crier contre le pouvoir. Le vilipender sur les réseaux sociaux, dans les artères de Nouakchott. Une place à ces repentis, dont l’opposition a été compris par le pouvoir en place comme une réclame publicitaire pour  leur petite personne. Juste compréhension.  À voir des fieffés d’opposants d’hier se joindre à la masse. On comprend.  On agrémente, au passage. Une manière de dire une forme d’inclusion envers les détracteurs. Et une façon de faire appel à d’autres crieurs de soi pour une place sous le soleil de la République.
L’heure, ce soir-là, était dédiée à la Mauritanie de Demain. Celle du second mandat. Le premier, on s’en souvient, était dédié aux pauvres, à la lutte contre la gabegie, les passe-droits et autres tares, qui ont, comme on aime bien dire, mises à genoux la Mauritanie d’hier. Celle, qui s’est levée, bien entendu, sur ses deux pieds, un certain 06 août 2008. Une rencontre pour demain. Sur l’hier, on essaie d’être parcimonieux, comme on sait le faire, par ailleurs. Juste rappeler les slogans. Sans s’appesantir sur la réalité des choses. Sans aller en profondeur. En restant toujours sur la surface. L’exception qui a été donnée, sur la bouche de quelques intervenants, avait contrarié le premier conférencier de la République. Zakaria Ould Mohamed Salem n’avait rien compris. Il était trop sincère, trop précis, trop en profondeur, alors que le niveau de débat requis était réglé d’avance en fonction de la platitude du plat à servir ce soir-là. Rabab Hachem, elle aussi, la crédule, dont dégageait une colère sincère, était trop sophistiquée, trop intelligente et surtout trop sérieuse dans sa démarche. Sa démarche citoyenne, dans une affaire, où le niveau de  citoyenneté permis devait s’exprimer uniquement par des mots, voire demi-mots ou quart-de-mots, dont on est sûr qu’ils avaient bien perdu tous leurs sens de pertinence.
Les deux ingénus avaient reposé, d’une certaine manière, ce soir-là, sur la table des questions, qui rappelaient le mot BILAN. Le bilan d’un homme, qui gérait et gère, toujours-celui-là, en haut sur l’estrade-au moins d’une manière officielle, le pays, depuis 2009. En 2008, c’était juste une rectification. En 2005, une rupture. Et une décennie, auparavant, une continuité. Si vraiment, l’heure était celle du bilan, sincèrement, sérieusement, et qu’on n’avait rien à maquiller, qu’aucun vernis moral ne craignait l’anéantissement au contact de la vérité, cruelle vérité, on allait revisiter le bilan du mandat finissant. Pourquoi pas, le vernis de la lutte contre la gabegie résiste bien. Parlons-en alors, en profondeur. Sortez-moi, vous, jeunesse, fouineuse et perspicace, une seule personne de mon entourage, qui a profité de passe-droit ou de quelque trafic d’influence. Les voilà, je vous les cite, un à un, vous me contredisez, si je profère mensonge…
C’est dire que la rencontre était tout sauf celle de l’espoir en une jeunesse. Tout sauf même l’espoir de ceux qui viendront après. Un jeune de quatorze était-là, pour dire que même le demain d’après sera encore plus désolant, plus triste. On l’a présenté, ce jeune, pour, dit-on, son innocence. Comme s’il avait, à l’entendre discourir, tété le sein de l’innocence un jour. Il était-là visiblement pour assurer et rassurer sur la relève de ses aînés. Pour dire que demain encore, et le demain d’après, ils continueront à applaudir. A jouer la répartition de la flagornerie. Comme quoi, nous sommes là, les quatorze ans, imberbes encore, et serons ici, quand nous aurons quarante printemps, toujours là en surface, sans relief, plate des platitudes antérieures que nous perpétuerons à l’éternité…

B‘...

jeudi 27 mars 2014

107. Maurichronique: '' Que ton oeil ne s'arrache pour rien...''

Elle suit mes pas. Prend quelques grains de sable de chaque trace que je laisse derrière moi, les enfile dans le creux de sa main gauche, avant de les enrouler dans un morceau de tissu. Ensuite, elle se maintient, debout, à la sortie de la cour, pour s’assurer que j’ai  bien récité la sourate, qui s’impose, main, comme il se doit, déposée sur le dernier épieu qui marque la frontière ultime du domaine familial. L’automobiliste s’impatientait déjà et emplissait la petite cité des sons de son klaxon, pour que je me  dépêche vite et rejoigne les autres passagers déjà installés au bord du véhicule.
A l’époque, pour aller en ville, il fallait bien apporter son viatique. Le mien, à l’époque, était un billet de mille ouguiyas pour le trimestre. Pour subvenir, en partie, aux besoins terrestres, trois mois durant. Et d’autres sortes de viatiques, que je n’avais pas tout-à-fait en poche. Et qui m’échappaient, à l’instant où j’essayais de me conformer au modus vivendi des voyageurs . M’échappaient même avant. Et après. Aussi m’échappaient-ils toujours. Les viatiques. Non terrestres, entendons-le.
Ils m’échappaient. Puisque je n’avais de tête que pour les dix billets de cent, attachés dans un morceau de sachet plastique, enroulés, à l’intérieur d’une pièce de tissu wax que ma mère  avait glissée dans le fonds de la poche de mon saroual. Puisque, c’est le cas de le dire, j’en avais à l’époque. Un saroual.
Je me sentais bien tant que le sailli de ma poche d’en bas me dérangeait de tout  le plaisir du dérangement d’un nœud-de-poche-de-mille-ouguiyas, engendrant une double excitation. Une à la cuisse. Et l’autre, je ne savais pas préciser exactement son emplacement, en moi. Tellement, elle bougeait à mesure que se remuaient, en moi, les souvenirs des histoires que nous racontait notre ami, le premier de notre groupe d’âge à séjourner en ville.
Le voiture roulait. Les mille ouguiyas, toujours enroulés. Et la ville, la métropole s’approchait. Ou à l’inverse, moi, et les autres, bien sûr, nous nous en approchions. Autour de moi, on était déjà en ville. Toutes les discussions parlaient d’endroits mystères. De boissons, et de repas aussi mystérieux que fascinants. Tous ces mystères que je négociais, en moi déjà,  en associant bien entendu ma fortune aux négociations.
L’automobiliste m’amena jusqu’ à ma destination. Une boutique, tenue par un cousin du village. J’accédai à la porte, portant un petit sac à la main droite, la gauche gardant en sécurité le nœud maternel. Une mosaïque d’odeurs s’invitait dans mon nez. Je reconnaissais celle du pain de la ville. Le pain de Nouakchott. Je lui trouve même une fraicheur supplémentaire,  qui ne nous parvenait pas au village. Et puis, il y avait dans mes narines des tas d’autres odeurs, qui me semblaient bien dire des nourritures plus délicieuses. Et plus mystérieuses.
J’étais d’abord  étonné par l’impressionnant amas de pains superposés sur le comptoir. J’essayais de rester pudique comme me l’avait recommandé  ma mère dans ses conseils à la veille du voyage. ‘’ Que ton œil ne s’arrache pour rien au monde.’’ 
Elle ne savait pas peut-être qu’en ville les yeux ne sont pas les seules faiblesses qui sont en soi. Elle n’a jamais été en ville. Le peu qu’elle en savait se résumait à quelques pains défaits par les corps de  passagers  remués dans tous les sens à l’arrière d’une Land-Rover, suivant les aspérités, à chaque instant, imprévus, au gré des vents et courants du désert. Elle ne savait pas, ma mère, qu’en ville, les nez s’arrachaient. Ne s’arrachaient pas vraiment. Mais subissaient l’arrachement jusqu'au fin fond des narines…

106. Maurichronique : Le toufu



C’est une histoire,  je ne sais de quelle planète ! En tout cas, elle se raconte sur terre. Ici même, au cas où vous songez que nous sommes ailleurs. Avant-hier, dans un café de la ville,  un ami l’attribuait à son fils. C’est celle d’une touffe. Une touffe de cheveux, entendons-le. Mais pas comme celles, qui poussent sur toutes les têtes. Seulement, en partie. Une famille, dit-on. Dont les membres naissent, meurent,  avec des têtes dégarnies de cheveux. Rien à faire. La lignée, de père en fils, de mères en filles, pourquoi pas, n’a  jamais connu la couleur des cheveux crâniens. C’est un atavisme auquel on s’habitue finalement. On devient même, ça se comprend, allergique aux cheveux.
Comme quoi la normalité est toute relative. Un jour le monde s’effondre. Les équilibres se dérèglent. Les pendules remontent vers l’arrière. Une fumée, blanche, ensuite grise avant de passer vers le noir sombre s’élève de l’Orient. Puis avance. Avance en occupant tout l’espace céleste. Les animaux, comme dans une panique concertée,  crient dans toutes les directions, accourent vers tous les sens.
Un bourdonnement traverse le ciel d’est en ouest. Suivi d’un autre. Puis un autre. Une cacophonie effroyable s’entremêle, s’enchevêtre. On y entend de tout. Toutes les sortes de bruits et de sons. D’humains, d’animaux et de choses. Il y a tous les noms pour le dire. Du bruit le plus insignifiant au plus sonnant. De la vraie grammaire nominale. Les prédicats étaient morts ou je ne sais. Absents, en tout cas du spectacle. Aucun verbe, dans n’importe quel mode, ne faisait signe de vie. Que les sons, qui renvoyaient immanquablement à des noms. Des noms qu’on connaissait, pourtant,  ordinaires, mais - ironie du sort - devenaient systématiquement effroyables, en dépit de leur soustraction du verbe. De l’action, qui leur fait faire la chose.
Les troubles continuèrent à ce qui s’apparentait à l’espace d’une journée. Et la nuit suivante. Le jour arrive. Un jour normal, dit-on. Où les verbes reprennent leurs vigueurs modales et temporelles. Les noms revenaient à leur station sempiternelle. Arbitraire quoiqu’inoffensive, je veux dire la station.
L’anormalité s’est produite. Quand ? On ne sait pas. Jusqu’à l’instant où j’aligne ces mots, on n’arrive à donner une fourchette temporelle. Etait-elle  liée ou non aux troubles de la veille. On n’a jamais su.
On sait une seule chose, maintenant. Qu’un poil a poussé sur la tête d’un petit enfant de la famille des dégarnis. Un enfant comme tous les autres. Quelconque, je veux dire, comme ses semblables de la famille. Avec un nom typique des siens. Il marche comme ils marchent. Parle comme ils parlent. Comme eux. Un enfant lambda, quoi. Mais, qui s’est vu distinguer par ce cheveu qui apparut, en ce début de jour, poussant sur son propre crâne. Une cérémonie. On essaya de positiver la chose. Et on lui attribua un nouveau nom : Le touffu. Il portait un cheveu de trop. Sur le zéro cheveu génétique, c’est du cent pour cent. N’est-ce pas ?
Tout est relatif. Que dire si Mohamed Ould Abdel Aziz, en disant à son PM, vas-y, allez-y, vous tous, mettez le paquet et achevez, au moins,   un seul des innombrables projets de la rectification. Et faites vite. Avant la fin du mandat. Que dieu nous garde des troubles célestes ! Dire quoi ? Que c’est du cent pour cent, par rapport au début du mandat. C’est un poil, non ? Un seul.  Appelez-le, le touffu. Alors…